Je vois d’un regard sceptique la tendance qui occupe beaucoup de place dans les débats au sujet du mariage chez les Musulmans, celle qui consiste à poser une série de questions au prétendant afin de faire connaissance et évaluer la compatibilité du couple… Je vous explique dans cet article quelles sont les raisons de mon scepticisme et pourquoi je n’ai pas posé mille et unes questions à mon mari avant le mariage. 

Évidemment, pour faire connaissance avec une personne, poser des questions est nécessaire. Seulement voilà, faire connaissance avec une personne ne revient pas à lui faire passer un contrôle technique ou un QCM à choix multiples. Envisager de découvrir une personnalité par le biais d’un questionnaire, c’est confondre les rapports humains avec un procédé industriel. 

Évaluer une machine peut se réaliser au moyen de cases à cocher et de matériaux à tester. Mais une personne ? Une personne est complexe ! Une personne a une histoire, des idées, des émotions. Elle peut dire des choses sans les exprimer verbalement. Un regard peut se lire, une parole peut en dire plus que ce qu’elle dit a priori… Le contexte peut être gênant, les mots peuvent manquer quand on est anxieux. Si on peut en effet mettre une machine à l’épreuve, est-ce bien raisonnable d’appliquer cette procédure à une personne ? Est-ce même souhaitable ? Aussi, quand on suggère de dégainer une feuille pleine de questions lors d’une mouqabala pour évaluer la personnalité et la compatibilité d’un prétendant, j’interroge la pertinence de la méthode ! Peut-on vraiment faire connaissance en cochant des cases ? 

Disons aussi que le mariage est difficile de nos jours. Comment rencontrer une personne ? Sans la fréquenter dans une relation illicite ? Sans réseau à solliciter pour provoquer des rencontres ? Sans transgression ? Sans famille pour faciliter ? Nous ne vivons plus dans des communautés solidaires où tout le monde connaît tout le monde. Nous vivons à l’ère de l’anonymat dans des villes gigantesques où l’on se croise mais ne se rencontre jamais. Et puis, qui s’occupe d’aider les célibataires pour le mariage ? On a chacun assez de nos problèmes pour en plus jouer les entre-metteurs… Et si cela ne marche pas, on risque en plus d’être au milieu des histoires. Non merci ! Dans ces conditions, c’est la méthode « questionnaire de mouqabala » qui se présente comme la panacée. On ne se fréquente pas mais on apprend à se connaître dans un milieu aseptisé avec une discussion sous contrôle grâce à une feuille de route en forme de questionnaire.

En théorie, ce procédé fonctionne. Et il reste sûrement l’option « la moins pire ». Toutefois, peut-être devrait-on se souvenir que le questionnaire mouqabala n’est pas une sunnah et ainsi s’autoriser à remettre cette pratique en question. C’est un palliatif dans une société où même les rapports humains sont industrialisés et doivent devenir quantifiables, évaluables. Une société où l’on cherche à faire passer des contrôles techniques, des tests de fiabilité à un prétendant au mariage. Ce n’est pas un hasard si, après qu’on m’ait interrogé sur les questions à poser à un prétendant, on me pose systématiquement la question suivante : « Comment faire pour être sûûûûre à 100% que c’est le bon ? » ; « Tu faisais souvent la prière de consultation ? » ; « Est-ce que t’as eu des signes après les prières ? Lesquels ? »… Des interrogations symptomatiques de nos esprits modernes qui cherchent désespérément à insérer un peu de spiritualité à des calculs définitivement matérialistes. Combien ? Comment ? On veut mesurer, évaluer, juger, certifier, obtenir un bon de garantie et une assurance contre les vices cachés. Et pour rendre le mariage compatible avec cette vision industrielle quantitative, rien ne vaut le questionnaire mouqabala, n’est-ce pas ? Mais cerner un être humain, sa personnalité, ses complexités, reste et demeure un exercice qui échappe à la pauvreté de la méthode du questionnaire.

Pour ma part, mon mari était un voisin en Algérie. Avant même qu’on échange un mot, je n’avais eu qu’à poser quelques questions à mon entourage pour qu’on me livre ses archives et celles de sa famille… J’avais ainsi pu me faire une idée sommaire de qui il était, de quelle famille il provenait, quel était son environnement, son niveau social, sa compatibilité éventuelle avec moi. Subtilement (zaama), j’avais discuté avec des femmes de son entourage (des voisines, des camarades à la fac, des amies de sa mère…). Il ne m’en fallait pas bien plus pour en parler à ma mère et ma tante. Cette dernière a poursuivi l’enquête et il s’avérait qu’elle connaissait la mère de mon futur époux. Mon oncle connaissait son père, commerçant dans le quartier. À cette étape, j’avais déjà saisi l’essentiel pour une faire une idée de qui il était : son éducation, son environnement, son histoire, toutes ces parts de lui que je savais alors me convenir. Et puisque les histoires parviennent vite aux oreilles des intéressés, il a fini par savoir qu’on posait des questions sur lui, et cela ne le dérangeait apparemment pas, au contraire ! Aussi, nous avons pu échanger à plusieurs reprises dans des espaces publics, accompagnés de connaissances que nous avions en commun. Ici, je peux vous assurer qu’aucune étape supplémentaire n’était nécessaire car nous étions rassurés et prêts. D’ailleurs, prolonger ce temps pour faire connaissance aurait été une bêtise et nous aurait enlisé dans une relation compliquée et ingérable car illégitime. J’en avais très bien conscience. C’est donc le seul fait de nos familles si le mariage a dû être retardé de plusieurs années. D’une part, on vivait dans deux pays différents, et d’autre part, on a pu dire qu’on était trop jeune, encore en études, pas assez avertis sur la question du mariage etc. Ce n’est que quasiment dix longues années plus tard que notre union était enfin célébrée.

Voilà une histoire qui ne sera évidemment pas celle de tout le monde.Mais elle me sert à rappeler une réalité que l’on perd de vue : deux personnes isolées qui se rencontrent, qui ne partagent aucun lien commun, ni lieu d’habitation, ni connaissance commune dans la famille ou les amis, ne disposent que de trop peu de leviers pour découvrir la personne en face d’elles ; il ne reste alors que la méthode industrielle de faire passer un contrôle technique au/à la prétendant(e) (questionnaire de mouqabala)… Et comme tout contrôle technique, il est possible que le compteur soit trafiqué et que des vices restent cachés ! Tandis que rencontrer une personne qui partage un univers commun au nôtre sert dans un premier temps à faire connaissance de façon indirecte avec la personne, mais aussi, cela constituera plus tard un cadre de vie autour du couple qui sera dès lors intégré à une communauté qui le connaît, l’a vu naître et l’accompagne tout le long de la vie maritale.

Ici prend fin cette première partie d’une réflexion qui devra nécessairement se poursuivre in chaa الله (est-ce qu’on finira un jour de parler du mariage ? Probablement pas). Il ne s’agissait pas ici de proposer des « solutions » ou de dire « comment faire » mais plutôt d’inviter à réfléchir pour que chacun pense à sa situation, s’approprie ces quelques idées et fassent ses propres choix. 

Pour poursuivre la réflexion :

Étude sur le célibat musulman

 

 

De l’amour, ce que l’islam a d’essentiel à dire à notre temps